A boire et à manger

Quand deux passions se rejoignent pour n'en faire qu'une: la gastronomie

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16 décembre 2017

1901 de Beauséjour, la verticale !

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Cela fait un peu plus de 10 ans que je connais Pierre Bernault et son Château Beauséjour à Montagne (c'est important de le préciser, car des Beauséjour dans le Bordelais, il y en a un peu partout). J'avais écrit un reportage à son sujet en mai 2007 (le temps passe). Je l'ai représenté lorsque j'étais agent commercial en Gironde. Et j'ai également fait les vendanges au domaine en 2008. Un très beau souvenir, d'ailleurs, car les repas du midi préparées par la soeur de Pierre étaient délicieux ! 

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Pas trop étonnant, donc, que Pierre pense à moi lorsqu'il organise une verticale de sa cuvée 1901 (issue de vignes plantées... en 1901). Un voyage qui nous amène de 2005 à 2015. Le terme voyage n'est pas usurpé, car chaque millésime a vraiment une personnalité bien marquée liée à la climatologie. 

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Je suis arrivé la veille de l'évènement, histoire de ne pas faire l'aller-retour dans la journée. Mais surtout pour avoir le temps de discuter avec Pierre de son approche qui n'est pas comprise par certaines personnes obtuses. Celles-ci ne jurent que par la certification bio, alors qu'elle n'intéresse pas Pierre. Elle autorise des quantités de cuivre qu'il juge dangereuses pour les sols (il n'en a utilisé que 600 g/ha en 2017). Il préfère stimuler les défenses naturelles de la vigne (alors que l'utilisation du cuivre l'affaiblit) en utilisant des éliciteurs, en ne travaillant plus les sols et en n'ajoutant plus le moindre engrais, même naturel. Il se contente de passer un "rolofaca" (fait maison) qui rabat l'herbe sur le sol sans la couper. Cela permet de maintenir une bonne humidité du sol, de développer une vie microbienne intense, mais aussi de favoriser un développement du mycorhize qui va créer un réseau entre les différents pieds de vigne d'une parcelle. Comme on le découvre aujourd'hui avec les arbres, on sait qu'ils sont tous reliés les uns aux autres et s'entraident. Il n'y a pas de raison que les pieds de vignes qui vivent ensemble depuis des décennies se comportent différemment. Je ne sais pas si c'est une preuve, mais par exemple, les vignes qui avaient été touchées par le gel d'avril 2017 ont produit de nouvelles grappes : alors qu'elles se sont formées un mois plus tard, elles ont réussi à rattraper leur retard. Elles ont été vendangées en même temps que leurs aînées. 

Avec des vignes en bonne santé, on obtient des vins qui ont une solidité à toute épreuve. Depuis des années, Pierre ne sulfite plus qu'avant la mise en bouteilles, même lorque les élevages sont très longs comme en 2012  : 42 mois sans protection du soufre, et à peine 0.5 g de volatile !

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Le lendemain matin, j'ai débouché toutes les bouteilles. Le 2005 ne se présente pas trop bien : il parait plus vieux que son âge. Pierre va en chercher une autre : itou. Toutes les bouteilles qui lui restent proviennent d'un lot qui avait fait un séjour en Angleterre avant de revenir. Apparemment, ça ne leur a pas été bénéfique. Tant pis, on le servira tout de même : peut-être un miracle aura-t-il lieu ?

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La table est mise. Les invités peuvent arriver. Ils n'arrivent pas les mains vides car nous faisons "auberge espagnole" :  l'un a apporté, l'autre un cake salé, une troisième un gratton, un quatrième le dessert, etc. Nous sommes au total une douzaine, tous travaillant dans le vin. Parmi eux, mon ami Laurent Baraou qui m'avait fait découvrir Beauséjour. Mais aussi Dany Rolland qui est une histoire de la rive droite à elle toute seule. Laurent Rousseau, responsable technique (et co-propriétaire) des Vignobles RousseauThomas Quintard, viticulteur charentais et producteur de Cognac. Julien Tessier, caviste à Léognan. Stéphane Thierry, caviste à Caudéran. Yves Beck, le Beckustator helvétique,  a également fait une apparition, histoire de faire notre connaissance. Il devait se ménager car la semaine qui suivait était très chargée. Étaient aussi présentes  les compagnes de Laurent et Thomas.  

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Nous avons démarré le repas avec des huîtres de Marennes-Oléron amenées par Thomas (et en grande partie ouvertes par lui, car même si je l'ai aidé, je n'arrivais pas à suivre son impressionnante cadence). Et avec les huîtres charentaises, un vin charentais !

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Issu à 100 % du Colombard qui sert aussi à produire le Cognac, ce Quintard blanc 2016 est d'une grande fraicheur, renforcée par un léger gaz, avec une bonne tension. La finale est nette, sapide, soulignée par des notes salines. Vraiment très sympa, et top avec les huîtres. 

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J'ai amené cette Chloé 2014 de Jean-Louis Denois (Limoux) et je l'ai servie à l'aveugle, car je voulais savoir ce qu'en pensaient ces professionnels bordelais. Eh bien, elle a été unaniment appréciée ("très bon", a dit Dany). Par contre, personne ne l'avait imaginée de Bordeaux, ni deviné que c'était un pur Merlot. Et tout le monde surpris que l'on pouvait produire un vin d'un tel équilibre dans le Languedoc (et avec moins de 30 mg/l de SO2 total). Pour la description, je vous renvoie ICI car je ne suis pas adepte du copier/coller. 

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La transition est toute trouvée avec Émotion 2015. Ce vin est un lot 100 % Merlot de Beauséjour, non sulfitée durant son élevage. Lorsque Pierre l'a dégusté avant l'assemblage final, il a trouvé qu'il se suffirait à lui-même, et que sa matière supporterait l'absence de sulfitage  à la mise. Et ainsi fut fait. C'est la première cuvée "sans soufre ajouté" du domaine, et c'est une belle réussite ! La robe est pourpre sombre. Le nez est dominé par les fruits noirs bien mûrs, épicés, légèrement grillés,  mais rafraîchi par des notes de cassis et de menthol. La bouche est ronde, ample, veloutée, profonde d'une grande fraîcheur aromatique. La finale dévoile une mâche crayeuse, avec un retour du cassis et des épices. Vraiment très bon.

 

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Avant d'attaquer la verticale, Pierre nous sert son dernier-né : Pléïade 2015. C'est un assemblage de dix vieux cépages bordelais quasiment disparus, complétés du Cabernet Franc (qui est le plus vieux cépage bordelais, mais qui a réussi dans la vie). Le nez est lui aussi bien mûr, épicé, avec une subtile touche goudronnée. La bouche est très ample, avec une grande tension et une matière fine, enveloppante, aérienne. L'ensemble est harmonieux et vibrant. La finale est longue et savoureuse. Très très bon (après, je ne mettrais pas les 250 € qui sont demandés cette cuvée...).

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 Avec le boeuf et les pommes façon sarladaises, nous attaquons la verticale de 1901...

2011: le nez commence à évoluer, mêlant les fruits noirs mûrs aux notes tertiaires (truffe, cendre). La bouche est  élancée, pure, avec une matière soyeuse, enrobante. L'ensemble est vraiment classieux.  La finale puissante a une mâche prononcée, mais bien mûre, épicée. TB

2010 : le nez est plus fin et frais, sur la mûre, le cassis et le menthe. La bouche est plus tendue, plus fraîche, avec une matière plus dense, d'un velours profond. Finale intense qui ennvoie du lourd. TB+/Excellent

2009 : le nez est beaucoup plus discret. La bouche gagne encore en concentration mais manque de tension et de fraîcheur, avec un alcool qui montre rapidement son nez. La finale est moins harmonieuse plus dure. On va lui laisser du temps pour qu'il s'arrange, mais pour moi, c'est juste Bien. 

2008 : le nez est bien mûr, mais tout en finesse. On retrouve un peu le syle de 2010 (grande tension, fraîcheur), mais avec une matière plus puissante, corsée, qui demande encore un peu de temps pour s'affiner. D'ailleurs avec l'aération, il gagne en ampleur et douceur. La finale a une mâche bien mûre, sans dureté. TB-

2007 : le nez est le plus évolué de la série (pour l'instant), avec la truffe qui domine les fruits noirs. Il y aussi des épices, du tabac... La bouche est d'une grande perfection formelle : ample, soyeuse, idéalement tendue, avec de la race et une belle énergie.  La finale longue et sans la moindre dureté prolonge le rêve. Excellent. 

2006 : ça ne se sentait pas à l'ouverture, mais il était bouchonné... Too bad (et la cave est trop froide pour aller chercher une bouteille de remplacement). 

2005 : par rapport à tout à l'heure, le nez fait toujours plus vieux que son âge (pruneau, cuir, sous-bois). Mais la bouche est ample, soyeuse, élegante, avec des tannins totamment fondus. Sans le nez, ce serait TB. Avec lui B.

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On fait un break avec un Saint-Emilion Fonroque 1917 provenant de la cave historique de Beauséjour (les anciens propriétaires possédaient Fonroque : ils l'ont vendu au Moueix dans les années 30). La robe est tuilée et translucide, avec encore quelque reflets rubis. Le nez est évidemment évolué, mais d'une délicatesse et d'une complexité qui évoque des vieux parfums : bois précieux, épices orientales, ronce, mousseron... La bouche est d'une grande ampleur, très fraîche, avec une matière d'une finesse ultime, quasi impalpable, mais néanmoins impactante, à la façon des grands Bourgognes. Elle se densifie en finale sans jamais se durcir. Magnifique. 

Beauséjour 1967 (mon année de naissance. Merci Pierre !) la robe est rubis tendant vers le tuilé. Le nez est des plus expressifs, sur d'étonnantes notes fumées/grillées (réduction ?). La bouche est tendue, avec une matière veloutée, élégante, et une étonnante fraîcheur aromatique pour un vin de 50 ans. La finale assez rustique, pas très avenante, m'êmpeche d'être totalement enthousiaste. Mais vu le contexte du millésime, c'est tout de même assez impressionnant. 

Défi de Fontenil 2005 (magnum apporté par Dany)  :  le nez est sur le registre tertiaire, avec une truffe assez marquée, mais aussi le tabac, le sous-bois.  La bouche est sphérique, avec une matière mûre, fraîche et harmonieuse, aux tannins totalement fondus. La finale est crayeuse, avec toujours une sensation de fraîcheur et des épices. TB

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Puis nous goûtons un vin californien (Mount Veeder), 100 % Cabernet Sauvignon, Mt. Brave 2012 : le nez est très mûr, limite confit, avec tout de même du cassis et de la menthe qui rafraîchissent un peu. La bouche est d'une grande ampleur, avec une tension très "las casienne" et une matière charnue, veloutée.  L'ensemble est bien équilibrée. La finale démarre sur la fraîcheur aromatique, avant que les notes d'élevage et l'alcool pointent leur nez et réduisent un peu le plaisir. On va dire TB-. 

Et on repart sur 1901 de Beauséjour (enfin moi, qui ai tout craché depuis le début. Les autres fatiguent un peu...)

2012 :  le nez est intense, mûr, dominé par le cassis et le tabac, avec une pointe grillée/épicée. La bouche est douce, ample, avec une chair dense, profonde, fraîche. L'ensemble est classieux et déjà abordable. La finale est mâchue, avec toujours une grande fraîcheur aromatique et quelques épices. TB+

2014 (il n'y a a pas de 2013 dans cette cuvée) : le nez dégage beaucoup de fraîcheur, avec toujours le cassis, mais aussi de la framboise, et une pointe de poivre blanc et un soupçon de menthe. C'est encore la fraîcheur qui domine en bouche,  avec une grande tension et une matière soyeuse qui gagne progressivement densité. L'équilibre est juste parfait. La finale est évidemment FRAÎCHE,  tonique, avec des notes de café qui apportent un peu d'exotisme. TB++/excellen

2015 : le nez allie maturité et concentration, avec des notes d'élevage encore présentes. La bouche est élancée, énergique, avec une chair dense, moelleuse, dégageant une belle harmonie. La finale est un peu trop costaude à mon goût, avec un alcool qui a tendance à écraser le reste. TB-

Conclusion : dans l'ordre descendant, je préfère le 2007, puis le 2014, et le 2010 et le 2012 à égalité.  Comme je l'ai déjà remarqué dans d'autres régions (Rhône nord et sud, Beaujolais...), je préfère les années fraîches et je fuis les années chaudes, dites souvent "grandes années" (2007 en Rhône, 2009 et 2015 en Beaujolais et Bordelais). 

from

 

Le plateau de fromage était somptueux, avec un Neufchâtel d'anthologie

(et j'aime toujours autant le Brillat-Savarin...)

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Le tiramisu de Laurent R. était excellent (pas trop sucré)

Tout cela s'est fini sur le coup des 19 heures. 6-7 heures d'échanges, de partages, entre des personnes qui ont des expériences et des visions différentes, mais qui ont toujours été respectueuses de l'avis des autres. La vraie vie, finalement, c'est beaucoup moins compliqué que FB ;-) Merci à Pierre pour cette très belle journée !

tab

 

Laurent Baraou, Pierre Bernault et Dany Rolland

 



Commentaires sur 1901 de Beauséjour, la verticale !

    Très intéressante verticale,cuvée pas facile à trouver et très chère chez les cavistes alternatifs.
    Je n'aurais jamais misé sur 2007 qui semble fort réussi ici.
    Merci.

    Posté par Durocher, 18 décembre 2017 à 13:56 | | Répondre
  • Passionnant, merci Eric !

    Posté par Ludovic, 18 décembre 2017 à 14:05 | | Répondre
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