A boire et à manger

Quand deux passions se rejoignent pour n'en faire qu'une: la gastronomie

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05 février 2012

Visite à Tertre Roteboeuf

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Tertre-Roteboeuf est probablement l'un des domaines les plus mystérieux de Saint-Emilion. Même si son nom est connue de tous les amateurs, peu de personnes ont dégusté son vin, et encore moins visité le domaine. Notre projet de livre sur Saint-Emilion nous en a donné l'occasion. En arrivant à la propriété, nous ne savons pas trop quel accueil nous serait réservé, François Mitjaville ayant une réputation d'original. Nous sommes vite rassurés : dès les premières secondes de contact, l'homme s'avéra expansif, nous expliquant longuement pourquoi il avait choisi ce curieux mode de taille plutôt que la "traditionnelle" Guyot.

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Pour lui, cette dernière a été préconisée par le Dr Guyot au moment où la vigne subissait les violentes attaques du Phylloxera (fin XIXème). Pour pouvoir maintenir le niveau de rendement, il fallait "tirer" sur la vigne au maximum, et la taille Guyot répondait bien à cette attente. Mais maintenant que la menace a disparu, elle n'a plus lieu d'être.

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Il a donc repris à son compte une taille véritablement traditionnelle rappellant le Cordon de Royat,  avec six cots de deux yeux régulièrement répartis pour éviter l'entassement de la vendange. Elle permet aussi une moindre vigueur du pied. En supprimant tous les bourgeons indésirables au printemps, il n'y a pas besoin de revenir en été dans la parcelle pour une vendange en vert.

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Avant de pénétrer dans la maison pour un long entretien, je ne peux m'empêcher de l'interroger sur cet étonnant toit qui descend jusqu'au sol. C'est en fait la seule retouche qu'il s'est permise de faire sur la bâtiment afin d'avoir un chai plus fonctionnel (on voit nettement sur la photo ci-dessus la frontière entre le bâtiment originel et le "rajout" ). Mais sinon, il estime que les Anciens avaient fait un travail aux proportions parfaites qu'il ne faut surtout pas modifier : " il ne faut pas jouer au plus malin, car vous bousillez tout ". La seule photo disponible sur le site du domaine est très parlante grâce à sa vue aérienne :

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Installés dans le salon, nous démarrons une longue discussion sur son histoire personnelle, sa vision du vin, des appellations, de la standardisation et de l'originalité, etc... L'homme est passionnant et intarissable, curieux et cultivé, ce qui donne un récit foisonnant, riche, qui dieu merci est entièrement enregistré car il aurait été impossible de tout retenir. 

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Notre livre consacrera 6 pages à cet entretien : elles ne contiendront que la quintessence de celui-ci, car nous aurions pu en faire presque le double. Ce fut vraiment douloureux de mettre certains passages aux oubliettes (nous les publierons probablement dans notre making-of du livre, un peu dans l'esprit ce que nous avions fait avec le précédent). Voici déjà quelques extraits...

Sur ses débuts 

" Avant d'arriver ici, j'étais dans une entreprise, et mes patrons me considéraient comme un nullard. J'ai repris cette propriété familiale en déshérence pour une raison très simple : je vais mener tout seul ma barque et personne ne pourra m'emmerder. On ne me jugera plus. Au départ, je n'avais pas l'intention de faire un grand vin. J'aspirais simplement à une vie heureuse, avoir une propriété qui tourne, et surtout ne pas être jugé. Il se trouve que cette propriété commandait de faire un grand vin, parce que le cru et la qualité étaient là ".

Sur les appellations d'origine 

" Les appellations d'origine ont été profondément réfléchies par les penseurs français au début du siècle dernier, avec l'idée de valoriser l'originalité des saveurs du cru – là ou croît la vigne – avec l'expression du millésime. C'est pour cela que je ne fais jamais de sélection ni de second vin. Parce que sur un bon terroir, vous n'avez jamais besoin de faire de sélection, mais aussi parce que je tiens à mettre en valeur l'expression du fruit qui ne mûrit jamais de la même manière selon les millésimes ".

Sur le Merlot et le Cabernet Sauvignon

" J'avoue avoir un point de vue partisan tellement j'ai été habitué à travailler des Merlot toute ma vie. Il faut dire que nos terroirs lui offre une des plus belles expression au monde. Alors que j'ai tendance à penser que même dans les meilleures conditions possibles, le Cabernet-Sauvignon peut certes avoir de la sève – de la race diraient certains – mais manquera toujours de fruit. Alors que le Merlot, c'est du fruit. Parfois, je fais goûter à certains dégustateurs toutes les cuves de Roc de Cambes en cours de vinification : beaucoup préfèrent les cuves de Cabernet-Sauvignon. Personnellement, pour être honnête, elles me dérangent un peu : elles manquent de gras, d'ampleur, de charnu, de fruit... ".

Sur les "petits" et les "grands" millésimes

" Dans les grands crus comme ici, les grands millésimes ne comptent pas : on s'en fout ! Les années les plus intéressantes sont probablement les plus difficiles climatiquement, comme 1992, par exemple. On obtient des saveurs plus élégantes, un peu décadentes.. Les années « bêtes de soleil », où le négoce va bâtir une réputation de grand vin parce ce que tout le monde réussit, ne sont pas forcément les plus captivantes. Ce que j'aime ici, c'est la diversité des millésimes, tous excitants. Ce sont des crus qui sautent par dessus le handicap du climat, le tournent et le transforment en caractère du millésime ".

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Nous sommes allés ensuite voir les vignes du coteau de Roteboeuf, exposées Sud-Sud Est, sur un sol argilo-calcaire convenant idéalement au Merlot. Sur la partie la plus chaude du secteur, le Cabernet-Franc s'est fait une petite place. L'ensemble des vignes sont enherbées. Peut-être une erreur durant le printemps 2011, estime François Mitjaville, où régna la pire sécheresse  depuis 60 ans. Les vignes ont souffert de cette concurrence.

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Pour conclure la visite, nous sommes allés dans le chai à barriques, agréablement chaud (16°). Le but de cette température élevée en hiver est de faire "travailler" le vin afin qu'il évolue le plus possible durant son élevage, le "faire vérer". C'est l'une des caractéristiques des vins signés Mitjaville. Mais il y en a quelques autres :

- l'intégralité de ce qui est vendangé part dans le 1er (et unique) vin

- les barriques proviennent toutes du même tonnelier (série "Blend" de Radoux) et contiennent toutes le même vin au départ

- le  vin de presse est réintégré intégralement au vin de goutte juste après le pressurage

- une homogénéisation des barriques est pratiquée en cuve à chaque soutirage

Autant de pratiques plutôt atypiques dans le paysage bordelais actuel, et qui permettent d'obtenir des vins plus rapidement à maturité et qui selon leur géniteur ne connaissent pas de périodes de fermeture. Ce qui ne veut pas dire qu'ils tiennent moins dans le temps. 

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Nous avons dégusté successivement le 2011, puis le 2010. Le premier est encore très jeune, mais présente déjà un profil civilisé au fruité intense. Le 2010 est déjà un très beau vin fin, frais, complexe que la plupart des maîtres de chai rêveraient d'embouteille. Pour François Mitjaville, c'est beaucoup trop tôt : "moi, je vais le pousser jusqu'à ce qu'il commence à entamer la complexification et la dégradation des saveurs. Vous commencerez tout doucement à virer vers l'oxydatif tout en étant enrcore sur le fruit, et là, vous le sortez des barriques ".

Le Roc de Cambes 2009 ouvert ensuite est une belle illustration de la "méthode Mitjaville". Le nez a la complexité d'un vin que Parker qualifierait de early matured (en début de phase de maturité). Normalement, on obtient ce type de vin au bout d'une dizaine d'années de bouteilles et une longue période de fermeture. Là, il vient tout juste d'être mis sur le marché et offre déjà beaucoup de plaisir. Le boisé et les tannins sont totalement fondus, la bouche est d'une grande finesse, difficile à situer dans le paysage Bordelais actuel. Comme le souligne François Mitjaville, il y a peu de chance que ce vin connaisse une période de fermeture. 

Pour conclure, nous dégustons un Tertre Roteboeuf 2006. Un vin mal compris par la critique, car semblant manquer de profondeur et de concentration. Pour son vinificateur, c'est dû à un pH élevé (3.88). Il suffit d'ajouter une goutte d'acide tartrique, et il reprendrait de suite des couleurs. Au nez comme en bouche, on ne peut s'empêcher de penser à un Bourgogne de très belle origine, que ce soit par ses notes florales ou son toucher de bouche soyeux à la limite de l'évanescence. Mais l'air de rien, il y a derrière une sacrée matière. Et comme tous les vins précédents, il n'y a aucun durcissement en finale. La grande classe !

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Il fait nuit lorsque nous repartons, un peu secoués par l'intensité de cette rencontre. Depuis le début de nos balades en terre bordelaise (2006) jamais nous n'avions vécu de telles émotions, avec cette sensation de partage total – alors que nous étions pour lui des inconnus. Si la qualité si particulière de ses vins ont fait de Tertre Roteboeuf un cru respecté, on ne peut douter que l'homme qui les a enfantés n'est pas étranger à leur succès. 



Commentaires sur Visite à Tertre Roteboeuf

  • Merci pour cet excellent reportage ! J'attends avec impatience le petit frère des vins du Médoc ! Bonne journée !

    Posté par Danièle Maitreau, 06 février 2012 à 08:34 | | Répondre
  • Vos photos sont comme d'habitude magnifiques et vos écrits sur ce domaine magnifique et unique nous comblent de plaisir;j'ai visité beaucoup de grands châteaux sur les 2 rives mais ce climat particulier du TERTRE doit sûrement grandiose;et rencontrer cet homme un moment inoubliable.Merci.

    Posté par DUROCHER, 07 février 2012 à 16:48 | | Répondre
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